Lettre adressée à un noble croisé
Item · 65 po · Poids 0
« J'espère que vous vous portez bien, messire Willam. Toutefois, c'est avec une grande tristesse que je dois me rendre à l'évidence : vous nous avez oubliés et abandonnés. Cela fait trois ans que vous n'êtes pas revenu sur vos terres natales, ne serait-ce que pour rendre visite à feu votre père qui repose dans la crypte familiale. L'été dernier, des gens de passage ont forcé le verrou et passé la nuit à l'intérieur. Comme il en va de mon devoir d'intendant, j'ai installé un nouveau verrou et remis la crypte en état. En ce qui concerne la disparition de ce serviteur dont vous vous êtes enquis dans votre lettre précédente, je peux vous dire que nous l'avons effectivement vu, mais que nous ignorons où il se trouve à l'heure actuelle. Il s'est présenté en nous regardant de haut et a lancé quelques mots d'un ton cinglant avant de prélever les impôts en votre nom. Ensuite, il a englouti une oie entière à la taverne, sans payer, et est reparti au grand galop. S'il a disparu sur le chemin du retour, nous n'en savons rien. La situation est déjà assez désastreuse ici sans que nous ayons à nous soucier du sort d'un étranger. Il y a sept jours, les vaches ont donné du lait noir. Cet imbécile de laitier a voulu y goûter, ivre qu'il était, et il est mort dans d'atroces souffrances, secoué de crampes intestinales. Qui plus est, l'eau de la source sent l'œuf pourri, et le bétail refuse de la boire. Nous ne pouvons même plus compter sur le puits le plus proche, celui du croisement, puisque nous avons dû le combler après qu'un scélérat y a jeté des carcasses de chiens. Il semblerait que les démons nous tourmentent par tous les moyens possibles. En attendant, notre bétail meurt de soif. Même votre forêt protégée n'est pas épargnée. Des enfants y ont disparu, alors que les bûcherons jurent y avoir vu des épouvantails vivants. Ils parlent de visages en colère qui montraient les dents, mais ils étaient tellement effrayés qu'ils n'ont pas osé s'approcher davantage. Quoi qu'il en soit, il est clair que des choses terrifiantes se produisent dans les bois. Je crains que des sorcières et des démons s'y soient installés pour semer le trouble. Ce sont sûrement eux qui ont dévoré votre serviteur, mais c'est à nous que vous demandez ce qui lui est advenu, comme si vous nous soupçonniez d'avoir joué un rôle dans sa disparition. Nous pensez-vous vraiment capables de tuer et de dépouiller un honnête homme ? C'en est insultant, messire Willam. Nous n'avons pas touché à votre serviteur, et si nous l'avions fait, un homme aussi fiérot et méchant aurait certainement mérité son sort. Mais le plus grave dans tout cela, c'est que nous n'avons plus d'eau ni de nourriture, et que nos enfants disparaissent. Au lieu de servir la reine Galfrey, vous feriez mieux de revenir nous défendre et nous apporter des vivres. Un seigneur tel que vous doit bien crouler sous l'or, et vous êtes le seul à pouvoir nous protéger. Les hommes de la ville ne viennent ici que pour enrôler les jeunes et prendre notre argent. Ils n'ont pas l'autorité d'en faire davantage. D'ailleurs, vous devriez voir ce qu'il se passe lorsqu'ils repartent avec leurs nouvelles recrues : tous les villageois se rassemblent pour leur dire adieu, comme s'il s'agissait de funérailles. Aucun n'est encore revenu au village. En vérité, nous nous mourons. Alors, je vais vous parler franchement, messire Willam. D'une part, cette existence est intolérable. Et d'autre part, nous refusons une fin aussi atroce. Nos voisins et nous avons donc décidé de brûler votre forêt à la prochaine nouvelle lune, votre précieuse forêt où rôdent les bêtes noires. Nous l'encerclerons pour y mettre le feu de toutes parts et engagerons un magicien qui dirigera le vent de manière propice. Bien qu'il soit interdit d'entrer, chasser ou couper les arbres dans votre forêt protégée, nous ne nous laisserons pas dissuader. Il va de soi que vous nous en voudrez d'avoir brûlé la futaie de votre famille. Eh bien, sachez aussi que nous avons déjà commencé à abattre les arbres et à traquer le gibier, car il n'y a plus de bois nulle part et plus rien à manger. Nous ne laisserons pas les bêtes de la forêt nous prendre nos enfants. Si vous le souhaitez, venez m'exécuter. Exécutez-nous tous, mais nous ne supporterons pas plus longtemps d'être traités de la sorte. C'est terminé ! Respectueusement, l'intendant du village de Viksola À l'intention de messire le seigneur Willam »