Mémoires d'une prêtresse itinérante : Contre le sabbat, par Tyrin Dean
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« Une guérisseuse itinérante doit savoir s'accorder un peu de repos et de détente de temps en temps, me suis-je dit le jour où l'on m'a invita à des noces dans un petit village du Mendev, près de la forêt d'Estrovian. En cette chaude journée d'été, les tables avaient été dressées à l'air libre, au beau milieu d'une pommeraie. J'étais assise entre une jeune fille maussade d'une quinzaine d'années et une vieille enjouée au visage marqué de quelques cicatrices. Sur fond des airs entraînants joués par les musiciens de plus en plus éméchés, les plats rustiques et simples dégageaient un fumet alléchant. À côté du jeune époux à la mine rayonnante, la mariée fixait la table du regard, ses yeux bleus se portant de temps à autre sur sa couronne de fleurs. Cette scène idyllique fut soudain interrompue par un hurlement effrayant non loin du verger. Je me tournai vers ma voisine de table la plus âgée, un air interrogatif sur le visage. "C'est le chien de Nelika, la jeune mariée. Il est devenu fou. Comme il ne cesse de hurler depuis hier soir, ils l'ont enfermé dans la grange. Il est sûrement jaloux de sa maîtresse !" Sans attendre, je quittai mon siège, et l'adolescente assise à côté de moi m'emboîta le pas. Je n'eus aucun mal à trouver l'animal et à le détacher. C'était un énorme chien de berger qui m'accueillit en bondissant, comme s'il pouvait sentir la puissance et la bienveillance de ma foi. Il se mit à pousser de petits gémissements qui ressemblaient à des pleurs, puis il détala. Il nous mena ainsi à un ravin, caché dans l'ombre de saules pleureurs. Là nous accueillit un visage d'une pâleur funeste, aux yeux bleus emplis de tristesse. Le corps de Nelika, la mariée que j'avais vue à table quelques instants plus tôt, avait été cloué au tronc d'un arbre mort par une force inimaginable. Le chien s'assit à ses pieds et se remit à hurler. Je retournai au village aussi vite que mes jambes pouvaient me porter, tout en priant la déesse. Il existe une sorte de monstres qui aime tuer les jouvencelles pour prendre leur apparence et massacrer leurs familles. Ces créatures vénèrent de puissants seigneurs démoniaques, les incarnations mêmes du chaos, de l'abomination et du mal. Les pouvoirs d'une humble guérisseuse étaient loin de faire le poids face à un adversaire aussi redoutable, mais comment aurais-je pu abandonner ces gens à un tel péril ? Je rassemblai mon courage en approchant de la chambre, où les convives avaient déjà conduit le jeune couple. J'ouvris la porte en grand et lançai les mots d'une prière. Une créature d'une taille inhumaine se dressait au-dessus du jeune homme. L'impact de ma prière lui arracha un cri, et elle se retourna brusquement. Une peau d'un gris métallique, des griffes monstrueuses, des traits hideux : c'était une annis, la plus infâme des variétés de guenaudes. Maintenant que l'illusion s'était dissipée et qu'elle avait repris sa véritable apparence, la couronne de fleurs de Nelika trônait de manière moqueuse sur la tignasse de l'énorme tête. Alors que la guenaude levait la main pour me lancer un sort, une ombre hirsute surgit de derrière moi et la cloua au sol, refermant ses crocs sur sa gorge. Le chien était venu venger sa maîtresse. Malheureusement, les guenaudes ne chassent jamais seules. Dans mon dos apparut une autre annis du même sabbat, qui s'était fait passer pour la vieille femme à ma table. Une terrible griffe se tendit vers moi, sans pourtant jamais me toucher. "Toi !" souffla la créature, abasourdie, avant de succomber au coup qu'elle avait reçu à la gorge. Essuyant sa main poisseuse de sang, l'adolescente me lança un clin d'œil. Elle avait les yeux vairons : l'un bleu, l'autre vert. "Querelle de famille, vous en faites pas. Bon, prêtresse, et si on allait voir si ce pauvre marié est toujours en vie ?" Hélas, ces joyeuses noces campagnardes se terminèrent en funérailles : celles de Nelika et de cette vieille parente, que les guenaudes avaient tuée pour se mêler aux festivités. Au moins avons-nous réussi à sauver le marié. En voyant son regard glacial, ou le chien hirsute à ses pieds, je compris que le jeune homme ne resterait plus longtemps au village. Bientôt, les croisés du Mendev accueilleraient dans leurs rangs une nouvelle recrue et son fidèle compagnon, deux âmes de plus remplies de haine pour les démons et leurs partisans. Avant de partir, je rendis visite à l'adolescente, cette enfant abandonnée qui avait été élevée par l'herboriste du village. "Pourquoi as-tu décidé de te rebeller contre le sabbat ?" demandai-je d'une voix douce. "Je suis née il y a quinze ans, à la suite d'un mariage de ce genre. Les guenaudes tombent souvent enceintes après avoir tué la mariée et pris sa place dans le lit conjugal. La plupart des enfants nés d'une telle union suivent les traces de leur mère, mais moi, j'ai décidé que je préférais être humaine." Je hochai la tête. Ces noces ne m'avaient peut-être pas donné l'occasion de me reposer, mais il n'y avait rien à regretter. L'enfant d'un monstre avait choisi la voie de la rédemption et débarrassé le monde de son atroce génitrice. »